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New York

Le docteur John Felder, flanque d’un gardien, remonta l’immense couloir du secteur securise de l’hopital Bellevue. Petit, mince, elegant, Felder avait pleinement conscience de detonner dans le decor sordide qui l’entourait. C’etait la deuxieme fois qu’il interrogeait la patiente. Lors de sa visite precedente, il s’etait contente de reunir les elements d’usage en posant des questions elementaires, necessaires a la satisfaction de la cour devant laquelle il serait appele a temoigner en qualite d’expert psychiatrique.

Il en etait arrive a la conclusion que cette femme, incapable de distinguer le bien du mal, n’etait pas responsable de ses actes, mais Felder n’etait pas entierement satisfait de son verdict. Il avait ete appele dans des affaires tres particulieres, avait vu des cas auxquels s’etaient trouves confrontes peu de ses confreres, examine des patients presentant des pathologies criminelles extremement rares. Pour la premiere fois de sa carriere, il avait neanmoins le sentiment que le mystere du psychisme de sa patiente lui echappait entierement.

Sur le plan administratif, il avait rempli sa mission, ce qui ne l’avait pas empeche de demander a voir la jeune femme une seconde fois avant de deposer son rapport. Cette fois, il etait decide a l’entrainer sur le terrain de la parole. Une conversation normale entre deux individus. Ni plus ni moins.

Le couloir faisait un coude avant de s’enfoncer plus profondement dans le batiment. Perdu dans ses pensees, c’est tout juste s’il percevait le brouhaha, les cris, les odeurs qui l’entouraient. Il y avait tout d’abord l’identite de la jeune femme. Malgre bien des efforts, l’administration n’avait pas reussi a lui denicher un acte de naissance, un numero de securite sociale, ou toute autre preuve d’existence legale. Le passeport britannique trouve en sa possession n’etait pas un faux, mais il avait ete obtenu sur la foi d’une imposture fort bien montee aupres d’un petit agent consulaire de Grande-Bretagne a Boston. On aurait pu croire la jeune femme surgie de terre, telle Athena sortant du crane de Zeus.

Berce par l’echo de ses pas, Felder refusait de reflechir a des questions precises, il entendait se laisser guider par son intuition.

Au detour du couloir l’attendait la salle reservee aux rencontres avec les prisonniers. Le gardien de service deverrouilla la porte grise munie d’un guichet et l’introduisit dans une piece meublee de quelques chaises, d’une table basse sur laquelle etaient empiles des magazines, d’un luminaire et d’un immense miroir sans tain. L’endroit, de dimensions modestes, n’etait pas desagreable. La patiente etait deja la, assise a cote d’un policier. Tous deux se leverent a son arrivee.

— Bonjour, Constance, la salua Felder avant de demander a l’agent de retirer les menottes a sa prisonniere.

— J’aurai besoin d’une autorisation, docteur, repondit le flic.

Felder prit place sur une chaise, ouvrit son attache-case, sortit le document demande et le tendit a son interlocuteur. Ce dernier l’examina, acquiesca d’un grognement, se leva, retira les menottes des poignets de Constance et les accrocha a sa ceinture.

— Je suis dehors si vous avez besoin de moi. Vous n’avez qu’a appuyer sur le bouton.

— Je vous remercie.

Le flic parti, Felder reporta son attention sur la malade qui se tenait sagement devant lui dans sa combinaison carcerale reglementaire, les mains croisees. Le psychiatre fut a nouveau frappe par sa beaute et son port aristocratique.

— Comment allez-vous, Constance ? Asseyez-vous, je vous en prie.

Elle s’executa.

— Je vais tres bien, docteur. Et vous-meme ?

— Fort bien, repondit-il en croisant les jambes. Je suis heureux que l’occasion nous soit donnee d’une nouvelle discussion, j’aurais quelques questions a vous poser. A vrai dire, rien d’officiel. Vous etes d’accord pour que nous bavardions quelques minutes ?

— Bien sur,

— Je vous remercie. J’espere ne pas vous paraitre trop indiscret, considerez mes questions comme une simple consequence de ma curiosite professionnelle insatiable. Vous m’avez dit etre nee sur Water Street, c’est bien cela ?

Elle hocha la tete.

— Chez vous ?

Nouvel acquiescement.

Felder consulta ses notes.

— Vous avez une soeur, Mary Greene, ainsi qu’un frere prenomme Joseph. Votre mere se prenomme Chastity, votre pere Horace. Arretez-moi si je me trompe.

— Certes.

Certes : Tout chez elle etait… desuet, jusqu’au choix des mots qu’elle employait.

— Quand etes-vous nee ?

— Je n’en ai pas garde le souvenir.

— J’entends bien, mais vous devez bien connaitre votre date de naissance.

— J’ai bien peur que non.

— Vers la fin des annees quatre-vingt, sans doute ?

Felder crut voir passer l’ombre d’un sourire sur le visage de la jeune femme,

— Plutot a l’oree des annees soixante-dix.

— Mais je croyais que vous aviez vingt-trois ans.

— Je vous l’ai dit, je ne connais pas mon age exact.

Le medecin s’eclaircit la gorge.

— Constance, nous n’avons retrouve trace d’aucune famille Greene dans Water Street.

— Sans doute n’avez-vous pas suffisamment cherche.

Il se pencha vers elle.

— Avez-vous une raison particuliere de me dissimuler la verite ? Je vous rappelle que je suis ici pour vous aider.

Felder meubla le silence qui suivit en tentant de penetrer les yeux gris de son interlocutrice, de dechiffrer ce jeune et beau visage, encadre de cheveux auburn, empreint d’une expression qui l’avait frappe des leur premiere rencontre par son melange de fierte, de superiorite, peut-etre meme de dedain. On aurait dit une reine ? Non, pas exactement. Une impression indefinissable.

Il reposa ses notes, affectant la plus grande decontraction.

— Dans quelles circonstances etes-vous devenue la pupille de M. Pendergast ?

— A la mort de mes parents et de ma soeur, je me suis retrouvee a la rue. La maison de M. Pendergast, au 891 Riverside Drive, est longtemps restee… elle est longtemps restee inoccupee et je m’y suis installee.

— Pourquoi a cet endroit precis ?

— Il s’agissait d’une vaste demeure confortable, dotee de nombreuses retraites. Sans parler de son abondante bibliotheque. Lorsque M. Pendergast a herite de la maison, il m’y a decouverte, devenant ainsi mon tuteur.

— Quelle raison l’a-t-elle conduit a prendre une telle decision ?

— La culpabilite.

Felder, perplexe, se racla la gorge.

— La culpabilite ? Qu’entendez-vous parla ?

Elle ne repondit pas.

— M. Pendergast etait peut-etre le pere de votre enfant ?

La reponse tomba, d’un calme surnaturel.

— Non.

— Quel etait votre role chez M. Pendergast ?

— Je lui servais d’assistante. J’effectuais des recherches a sa requete. Il appreciait tout particulierement mes capacites linguistiques.

— Combien de langues parlez-vous ?

— Je ne parle que l’anglais, mais je lis et ecris couramment le latin, le grec ancien, le francais, l’italien, l’espagnol et l’allemand.

— Interessant. Vous deviez etre une eleve brillante. Ou avez-vous fait vos etudes ?

— J’ai etudie par moi-meme,

— Vous etes autodidacte ?

— J’ai etudie par moi-meme.

Comment est-ce possible ? se demanda Felder. A notre epoque, comment pouvait-on naitre et grandir dans une ville telle que New York en restant totalement invisible ? Sa tactique ne donnait pas les resultats escomptes, il etait temps de passer a la maniere directe.

— De quoi est morte votre soeur ?

— Elle a ete assassinee par un tueur en serie.

Felder en resta interloque.

— La police s’est-elle occupee de l’affaire ? Le tueur a-t-il ete apprehende ?

— Non aux deux questions.

— Et vos parents ? Que leur est-il arrive ?

— Tous deux sont morts de phtisie.

Felder vit renaitre ses espoirs. Une telle information etait facile a verifier, les cas de tuberculose etant soigneusement repertories a New York.

— Dans quel hopital sont-ils morts ?

— Ils ne sont pas decedes a l’hopital. Je ne sais pas ou est mort mon pere. Quant a ma mere, elle a expire dans la rue et sa depouille a ete inhumee dans la fosse commune de Hart Island.

La jeune femme demeurait immobile, les mains nouees sur les genoux. Felder sentit monter en lui une bouffee de decouragement.

— Pour en revenir a votre naissance, vous ne vous souvenez pas de l’annee precise ?

— Non.

Le psychiatre soupira.

— J’aurais souhaite vous poser quelques questions au sujet de votre bebe.

Aucune reaction.

— Vous dites avoir jete l’enfant a la mer parce qu’il etait malefique. Comment pouviez-vous le savoir ?

— Son pere etait un monstre.

— Accepteriez-vous de me dire son nom ?

Pas de reponse.

— Vous croyez donc le malefice hereditaire ?

— Certaines combinaisons genetiques, a l’interieur du genome humain, induisent un comportement criminel. Les combinaisons en question sont hereditaires. Vous avez tres certainement lu les recherches effectuees recemment sur le triangle malsain constitue par le narcissisme, le machiavelisme et la psychopathie ?

Felder ne pouvait que s’etonner de l’erudition et de la lucidite de son interlocutrice.

— Vous avez donc juge preferable de jeter votre bebe dans les eaux de l’Atlantique ?

— Tout a fait.

— Et le pere ? Est-il toujours vivant ?

— Il est mort.

— Comment ?

— Il a ete precipite dans une coulee pyroclastique.

— Je… je vous demande pardon ?

— Il s’agit d’un terme geologique designant une coulee de lave.

Il fallut quelques instants au psychiatre pour digerer l’information.

— Il etait geologue ?

Pas de reponse. Il avait l’impression insupportable de tourner en rond.

— Vous avez utilise le mot << precipite >>. Voulez-vous dire qu’on l’a pousse ?

Toujours pas de reponse. Il etait inutile d’insister, cela relevait manifestement des fantasmes de la patiente.

— Constance, etiez-vous consciente de commettre un crime en jetant votre bebe par-dessus bord ?

— Naturellement.

— Avez-vous pense aux consequences ?

— Oui.

— Vous saviez donc que c’etait mal.

— Au contraire. C’etait non seulement bien, c’etait surtout la seule solution.

— Pourquoi etait-ce la seule solution ?

La question fut accueillie par un silence. Conscient de son echec, le docteur Felder ramassa ses affaires et se leva.

— Je vous remercie, Constance. Le temps qui nous etait imparti est ecoule.

— Il n’y a pas de quoi, docteur.

A peine le psychiatre avait-il appuye sur le bouton que le policier les rejoignait.

— J’ai termine, annonca-t-il au flic avant de se tourner vers Constance et de s’entendre dire, presque malgre lui : Je reviendrai vous voir d’ici a quelques jours.

— Avec plaisir.

En regagnant la sortie, Felder se demanda si son diagnostic initial etait le bon. Elle souffrait d’une maladie mentale, bien sur, mais de la a la declarer irresponsable sur le plan penal. Si l’on retirait ce qu’il y avait de normal chez elle, il ne restait rien.

Au meme titre que son identite. C’est-a-dire le neant.

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